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Le feu par friction... oui mais.

En France, énormément de promeneurs et randonneurs — et y compris certains professionnels de la chose — s'aventurent en montagne ou ailleurs sans le moindre équipement, à part une bouteille d'eau et une carte IGN. C'est déjà mieux que rien, me direz-vous, mais en cas de pépin, il leur manque pas mal de choses. Je m'étonnais ainsi de voir un ami, accompagnateur en moyenne montagne, partir reconnaître le terrain pour de futurs clients sans le moindre équipement, à part la traditionnelle bouteille d'eau et la carte. Prenant un peu tout ça à la légère, il me disait qu'il ne risquait rien. Il avait un bon sens de l'orientation...

- « sans parler de se perdre... qu'est-ce que tu fais si tu te casses une jambe en tombant, ou si tu dois, pour une raison ou pour une autre, passer la nuit dehors ? »

- « je vois pas de raison », répondit-il, presque énervé que je veuille ainsi critiquer sa façon de faire...

- « bon, ok, imagine que tu rencontres une jolie fille, sur le sentier, qui a une cheville cassée... tu ne vas pas la laisser là toute la nuit en attendant que les secours se ramènent ! »

- « non, bien sûr que non, je vais donner l'alerte et rester là avec elle ».

- « bon... donc tu vas t'arranger pour qu'elle n'ait pas trop froid, pour qu'elle se sente à l'aise, et que les secours puissent facilement vous retrouver de nuit ? »

- « ben oui, exactement... je vois pas le problème ».

- « ben, le problème, c'est que ça serait extrêmement bien de pouvoir allumer un feu, par exemple... sauf que t'as même pas de briquet sur toi... »

- « pas besoin de briquet, tu dois le savoir, toi... t'as qu'à frotter deux bouts de bois ensemble jusqu'à ce qu'ils prennent feu »...

J'ai soupiré. Encore un. Encore un qui croit que c'est facile d'allumer un feu par friction, me suis-je dit. Et un pro, en plus...

- « tu l'as déjà fait ? »

- « non, mais c'est facile... »

- « bon ok. Vas-y, montre-moi, là, tout de suite. »

Plus de deux heures plus tard, il jetait l'éponge. Les mains presque en sang, épuisé, il admettait qu'il n'y arriverait pas... Histoire de prendre sa revanche, il me mit évidemment au défi de faire mieux... Souriant, je me suis levé et je lui ai dit « suis-moi ».

Nous avons marché pendant au moins vingt minutes, à travers les broussailles et dans les pentes pour trouver, d'abord, un petit arbre mort qui ne soit pas tombé par terre, et qui soit situé dans un endroit bien sec... Il me fallait idéalement un hêtre, un genévrier, un noisettier, un saule, un peuplier... en tout cas autre chose qu'un pin ou qu'un chêne. Il fallait qu'il soit parfaitement sec. Nous avons fini par trouver un petit genevrier bien sec, qui ferait parfaitement bien l'affaire. J'ai commencé par lui arracher méthodiquement son écorce, qui servirait plus tard d'amadou. Ensuite, j'ai coupé une de ses branches pour en faire un archet. Puis, coupant le tronc avec mon couteau (notez que j'avais un couteau, contrairement à mon copain accompagnateur), je l'ai ébranché et je l'ai ramené vers l'endroit où nous avions décidé d'allumer notre feu.

Durée totale jusque là, 45 minutes.

J'ai ensuite commencé à préparer mes matériaux. J'ai sculpté une petite drille bien droite dans la partie la plus haute et la plus droite du tronc. Un cylindre du diamètre de mon index, sur 25 ou 30 cm de long. J'ai ensuite taillé une planchette dans la partie moyenne du tronc. Il me fallait une petite surface plane pour forer mon premier trou...

Durée totale jusque là, 1h10 environs.

Ensuite, j'ai préparé l'arc (heureusement j'avais de la ficelle, sinon il aurait fallu en fabriquer à l'aide de fibres naturelles, ce qui en soi prend des heures...). Puis, utilisant le coin de ma tasse en inox comme poignée, j'ai commencé à forer un petit trou dans la planchette à l'aide de la drille et de l'archet.

Quelques secondes plus tard, un mince filet de fumée s'élevait, sous les yeux ébahis de mon ami.

- « Ça y est, ça y est ! »...

- « Non, pas encore. Je suis juste en train de préparer les matériaux ».

- « Ça fait plus d'une heure ! »

- « Je sais. »

Patiemment, j'ai ensuite commencé à expliquer à mon ami toutes les étapes de fabrication d'un archet et d'une planche à feu. Les matériaux adéquats, les techniques de base. Puis, j'ai commencé à préparer l'amadou. Sortant les poignées d'écorce de genévrier de mes poches, j'ai commencer à en réduire une bonne partie en poudre. Une poudre fine et fibreuse, presque duveteuse, que j'ai ensuite enveloppée dans des copeaux de plus en plus épais, puis finalement des lanières d'écorce entières. L'idée est de former un véritable nid, bien compact, composé d'un coeur très fin et d'un contour graduellement plus solide. J'ai déposé le tout comme un objet précieux sur un bout de bois (et pas par terre, pour éviter qu'il ne prenne l'humidité). J'ai ensuite commencé à tailler l'encoche dans la planchette... Sans couteau, cette étape est interminable. Coupant perpendiculairement aux fibres, j'ai donc formé une encoche bien propre et bien nette, partant du bord de la planchette et coupant une parfaite pointe de 40 degrés environs dans le petit cercle brûlé que j'avais créé plus tôt. Mon ami s'impatientait.

- « patience, patience... » lui ai-je dit en souriant.

- « c'est toujours long comme ça ? »

- « Normalement c'est plus long... j'avais une poignée toute faite, un couteau en acier et de la ficelle industrielle... c'est de la triche ! » répondis-je, un peu amusé par la question.

Puis, ajustant bien la ficelle sur l'archet, crachant au fond de ma tasse en inox pour bien lubrifier le tout, j'ai dit :

- « Ça y est. C'est pour bientôt. »

Un peu stressé, quand-même, j'ai enlevé mes chaussures, expliquant humblement à mon ami que pour une raison ou pour une autre je n'avais jamais réussi à faire du feu par friction autrement que pieds-nus. J'ai placé mon nid d'amadou sous la planchette, et je me suis mis en position. Le genou droit à terre et le pied gauche sur la planchette, j'ai commencé à forer, le bras bien appuyé sur le tibia pour une parfaite stabilité. Doucement, au début, j'ai actionné la drille grâce à l'archet à l'aide d'un mouvement ample et lent. Quelques secondes après, de la fumée commençait à se faire voir. La douce, la merveilleuse odeur du genévrier brûlé parvint à mes narines et me fit sourire. L'odeur du bois me disait déjà que ça allait prendre. Il était assez sec. Il sentait assez bon. Voyant que de la sciure bien fine et bien noire commençait à déferler dans l'encoche, j'ai accéléré le mouvement, tout en augmentant graduellement la pression verticale sur la tasse en inox (qui commençait à chauffer elle aussi, malgré la salive...). Une fois l'encoche bien pleine de sciure, j'ai lancé le sprint final. 10 ou 12 allers-retours très rapides avec l'archet pour faire augmenter la température de la sciure noire et lui faire atteindre le point d'ignition.

Ensuite, enlevant tout doucement la drille du trou qui était désormais profond de plus d'un centimètre dans la planchette, j'ai agité doucement la main au-dessus du tas de sciure noire et j'ai dit à mon ami « c'est bon, ça a marché ».

Il ouvrit des yeux aussi grands que des pièces de deux euros.

- « t'es pas bien ? Je vois pas de feu, moi ! »

Souriant encore, je lui ai montré du doigt le mince filet de fumée qui continuait à s'échapper du petit tas de sciure noire...

- « y'a pas de fumée sans feu... »

C'est là qu'il a levé un sourcil, et qu'il a hoché la tête d'un air énervé... Il était persuadé que je me moquais de lui.

Reprenant mon couteau, j'en ai posé tout doucement la pointe sur le tas de sciure fumant, et j'ai précautionneusement soulevé la planchette, de manière à ce que le petit tas de sciure reste sur l'amadou, comme un petit oeuf noir fraîchement pondu au creux d'un nid bien douillet. Et là, j'ai soufflé très doucement, presque tendrement, et j'ai regardé les yeux de mon ami s'illuminer. Il venait de comprendre. Une braise !!!

Refermant le nid d'amadou autour de cette petite braise (pas plus grosse que le bout de mon doigt), j'ai soufflé tout doucement... puis refermant le tout un peu plus fort, j'ai soufflé, et soufflé, et soufflé encore... La fumée devenant plus épaisse et me piquant les yeux, j'ai senti que le moment était venu d'obtenir une flamme. J'ai donc inspiré à fond, en gonflant mon ventre, et j'ai soufflé graduellement de plus en plus fort et de plus en plus près du petit nid où mon feu couvait. Et là, comme si c'était un tour de magie, une boule de feu est subitement apparue entre mes mains.

Me brûlant un peu les doigts, crachant et les larmes aux yeux, je l'ai vite placée sous notre tas de brindilles sèches... j'avais allumé un feu sans allumettes. Durée totale, incluant évidemment la recherche, la récolte et la préparation des matériaux : près d'une heure trente... et j'avais un couteau, une poignée et de la ficelle.

J'adore allumer des feux par friction, en utilisant diverses techniques. C'est un passe-temps agréable. Ça peut toujours être une technique utile, si jamais je me retrouve sans aucun équipement en forêt (c'est peu probable, mais on ne sait jamais). Le feu par friction est aussi une façon absolument infaillible d'impressionner les jolies filles et de passer pour un vrai de vrai, un dur de dur... Cela ne change pourtant rien au fait que c'est une technique qui demande énormément d'entraînement et d'expérience pour fonctionner sur le terrain. C'est aussi une technique qui demande beaucoup de temps, et qui est entièrement tributaire des éléments, comme des matières premières à notre disposition. Autrement dit, dans certains cas ça ne marche tout simplement pas.

La morale de mon histoire est toute simple. Lorsqu'il s'agit de sauver des vies et d'allumer un feu rapidement, rien ne vaut l'efficacité brutale des techniques modernes : briquet au butane, tige de ferro-cérium enflammant des copeaux magnésium et les faisant brûler à 3000°C, alumettes tempête qui brûlent même sous l'eau, et tout et tout. Tous ces moyens existent. Ils sont peu coûteux, fiables, et peu encombrants. Transportez-les !

 

 

 

Cogitations :

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Texte © David Manise 2005
Illustrations © Philippe Gady